Estac Troyes

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La Grande Interview

Mercredi 02 Août 2017 à 19h10

C’est l’interview de Jean-Louis Garcia qui nous a ouvert l’idée. Au départ, nous souhaitions simplement faire parler l’entraîneur de l’Estac pour ESTAC MAG, le magazine mensuel officiel du club sorti pour la Journée des Abonnés. Nous voulions dialoguer avec lui sur la formidable aventure vécue la saison passée et cette suite qui va commencer à s’écrire dans quelques heures. Egalement savoir comment lui, à titre personnel, s’apprêtait à faire sa première et grande entrée en Ligue 1 Conforama et à affronter, à 54 ans, des confrères de renom dont quelques-uns sont de réputation mondiale.

L’entraîneur de l’Estac a tellement été complet et intéressant que l’interview a duré plus longtemps que prévu. Il nous a donc fallu la fragmenter et la réduire pour qu’elle puisse tenir sur les trois pages lui étant dévolues. Mais pour ne pas dénaturer l’ensemble, nous avons pensé vous en livrer l’intégralité. Nous le faisons dans le cadre d’une rubrique qui reviendra régulièrement, sans que ce soit ponctuellement, sous le titre de « La Grande Interview ». Celle-ci concernera des personnages s’illustrant au fil de l’actualité ou des évènements, en rapport ou non avec l’Estac, mais toujours avec le football. Nous sommes heureux et fiers que ce soit Jean-Louis Garcia qui inaugure cette formule, parce qu’elle va vous permettre de mieux connaître un homme passionné et authentique, entièrement dévoué à son métier.

 

 

Jean-Louis, alors que vous avez commencé votre carrière de technicien en 1995, vous êtes désormais, 22 ans après, un entraîneur de Ligue 1 ! Comment le vivez-vous ? Est-ce une fierté ? Un aboutissement ?

 

C’est un mélange de fierté et le sentiment d’avoir atteint un objectif qu’à titre personnel, je m’étais toujours fixé depuis que je fais ce métier.  C’était avec l’idée d’entraîner un jour en Ligue 1. C’est l’élite et c’est ce qui nous fait rêver. J’ai forcément un sentiment de fierté mais surtout, aujourd’hui, une envie de prouver une certaine légitimité à ce niveau, parce que c’est peut-être le plus dur qui commence. Je ne suis pas le seul à y avoir goûté, et je ne me considère pas encore comme un entraîneur de Ligue 1, parce qu’on le devient lorsqu’on a été capable d’enchaîner plusieurs saisons à ce niveau.

L’idée maintenant est de tirer son épingle du jeu à ce niveau-là, en surprenant à travers notre équipe, à travers le jeu qu’on peut pratiquer, en relation avec les moyens que nous avons. C’est là que le travail d’un staff, une philosophie, une méthodologie, peuvent permettre un petit peu de niveler les valeurs. Moi comme mon équipe, seront attendus au tournant, avec un brin de curiosité. Mais pour l’instant, on est considéré comme des gens qui vont, pour moi, découvrir, et pour l’équipe, redécouvrir la Ligue 1.

 

Vous avez parlé toute la saison d’humilité, vous qui venez de faire le grand saut d’entraîneur de CFA à celui de Ligue 1 en une année. Comment réagissez-vous à cela ?

 

Je dirais que c’est un concours de circonstances. J’avais fait le choix d’entraîner Grenoble à un moment. Pour moi, ce n’était pas un club de CFA normal, puisqu’on avait le fonctionnement d’une équipe professionnelle avec une structure très professionnalisée. C’était une période où, dans l’attente de retrouver un projet professionnel, j’avais envie d’être sur le terrain plutôt qu’à la maison. Le terrain, un groupe de joueurs, le vestiaire, me manquaient énormément. On me propose ensuite le projet de l’Estac, et à l’issue d’une saison exceptionnelle on se retrouve en Ligue 1. C’est ce que j’appelle un concours de circonstances. Il y a quelques saisons, je m’en étais approché, avec le SCO d’Angers avec qui, plusieurs saisons, on a joué les premiers rôles, puis au RC Lens dans un club ambitieux mais où ça ne s’est pas passé comme prévu. C’est bien la preuve que c’est le genre de chose qu’on ne peut pas programmer. Il faut toujours travailler dur pour l’obtenir.

 

Il existe aussi un aspect humain dans votre itinéraire. Ainsi avez-vous rendu hommage à votre père…

 

L’humilité est une valeur que m’ont transmise mes parents. C’est quelque chose qui au quotidien, avec mes joueurs, est constant, que je rappelle tout le temps. Bien entendu, j’ai pensé à lui car à mes débuts au football, ou lors de mes premiers pas professionnels, mes parents ont toujours été derrière moi, ont toujours essayé de me mettre dans les meilleures conditions. Mon père était un passionné de football. Il a suivi ma carrière et il est parti lorsque j’étais à Lens, dans une période où c’était un peu compliqué pour moi. Il aurait été fièr de pouvoir me suivre sur un banc de Ligue 1. Je suis quelqu’un qui est beaucoup dans l’affectif. Les relations humaines, familiales, sont des choses qui comptent beaucoup pour moi. Je me comporte même parfois avec mes joueurs comme un parent, comme un guide. Ça me paraît fondamental. C’est pour cela que dans ces moments-là que j’ai pensé à mon père, mais aussi à mon environnement : mes enfants, ma femme, tous ces gens qui te permettent d’être dans les meilleures conditions pour optimiser tes compétences. Il n’y a pas qu’au vestiaire avec les joueurs, il y aussi tout ton environnement qui te permet de t’épanouir.

 

Votre réussite, un an seulement après votre arrivée, suscite localement beaucoup d’avis favorables à votre égard. Comment accueillez-vous cette cote de popularité ?

 

C’est un sentiment très agréable. On n’est pas à la recherche de cela quand on est coach, on pense en permanence à l’équipe. Il est évident que la reconnaissance des gens qui nous suivent, qui sont au courant de ce que cela demande comme investissement et travail, qui ont vu l’équipe évoluer dans sa progression, ça touche forcément. Il faut bien entendu relativiser tout cela car on sait que c’est très éphémère dans le football. Mais c’est quelque chose que je partage avec l’ensemble de mon staff et de mes joueurs.

 

A l’avant-veille d’attaquer le championnat, comment, avec le recul, expliquez-vous la réussite de la saison passée ?

 

Je crois qu’on a vécu sur le plan humain une saison extraordinaire. Je pense qu’on a fait les choses dans le bon ordre. Je me rappelle avoir fait avec mes joueurs et mon staff une très belle avant-saison, alors que tout était nouveau : un groupe de joueurs renouvelé, un nouveau staff. Il a fallu apprendre à se connaître. On a remodelé ce groupe, on a fait venir des nouvelles personnes au staff et chez les joueurs, sur des bases d’état d’esprit et de mentalité. Malgré un début de saison compliqué en termes de résultats, on a gardé une certaine sérénité dans le groupe, dans le club. On a gardé un fil conducteur et à partir de la victoire contre Laval, le troisième match, les choses se sont mises véritablement en place. J’ai le sentiment que l’équipe n’a cessé de progresser. Pour preuve, à la fin des matches aller, alors qu’on avait fréquenté le haut de tableau puisqu’on était leader avant d’aller à Brest, avec trois points d’avance grâce à une série extraordinaire en octobre-novembre, on a chuté à Brest, on s’est fait accrocher contre Auxerre, et on a chuté à Reims. Là, on s’est dit que maintenant il s’agissait de vaincre les gros. On a vu que sur notre fin de saison, on a franchi ce cap. En première partie de saison, on disait aussi qu’on n’arrivait pas à gagner les matches après avoir été menés. En fin de saison, c’est ce qui nous a permis de monter. On a été mené à Auxerre et on gagne ; pareil à Sochaux. Dans tous les secteurs de jeu, que ce soit physiquement, techniquement, tactiquement, et même mentalement, nous n’avons cessé de progresser tout au long de la saison et je pense que c’est grâce à un travail de qualité et à une adhésion de nos joueurs à ce qu’on leur a proposé.

Une adhésion qui a été permanente tout au long de l’année, même dans les périodes où on était un peu plus en difficulté. Tout ça, associé à un plaisir d’être ensemble, de partager. Ce groupe vivait formidablement bien au quotidien. Chaque joueur avait la mentalité pour faire partie d’une équipe. Personne ne pensait « JE », les égos étaient laissés de côté. On était tous dans un objectif commun, on tirait tous dans le même sens, et c’est ce qui a fait notre grande force, rajouté bien sûr au talent des gens qui ont émergé lors de la saison. La star était l’équipe mais il y a Adama Niane et ses 23 buts, la saison de Benjamin Nivet à 40 ans, les passes décisives de Stéphane Darbion, les révélations d’Hérelle, Giraudon, Dingomé, le retour au premier plan de Karim Azamoum, la révélation Samuel Grandsir. Je ne vais pas citer tout le monde, mais tout le monde individuellement a fait une super saison.

 

Vous avez toujours eu un discours positif, même dans les périodes difficiles. Le point fort, c’est quand, à la fin du match à Sochaux alors que vous savez que vous allez devoir passer par les barrages, vous répétez à vos joueurs, marqués par les rebondissements à l’issue du match : « on va le faire, les gars, on va le faire ! »

 

Je suis quelqu’un, par nature, de très protecteur pour son groupe. Je pense que c’est un management positif. Si j’ai des choses à dire à mon groupe, je le fais dans l’intimité du vestiaire, quitte à paraître de temps en temps un peu de mauvaise foi. Je vais toujours essayer de tirer des enseignements positifs des matches, hormis si on l’a dominé et qu’on l’a relâché, là je pourrais être critique, lors d’une victoire. Mais lors d’une défaite ou d’une contre-performance, je vais toujours essayer de sortir le positif de mon équipe parce qu’il y a toujours quelque chose de positif à tirer. C’est un pacte que j’ai passé avec mes joueurs dans le management. Je suis quelqu’un qui fait confiance. Quand je constitue un groupe, j’essaye d’optimiser les compétences de mes garçons, individuellement et collectivement. Mais pour pouvoir réussir cela, il faut que je sois le premier à y croire, à croire en leur capacité à faire, à renverser, à gagner. Je crois que c’est la clé, au-delà de mon intervention à Sochaux, parce qu’on a eu un ascenseur émotionnel terrible, on pleurait de joie au coup de sifflet de l’arbitre parce qu’on pensait être en Ligue 1, et quelques minutes après on est presque effondré parce qu’Amiens a marqué, et qu’on doit jouer les barrages.  Mais je sentais tellement une force collective qui émergeait de ce groupe, que j’ai dit : « Ça va être encore plus beau, et on va le faire ». Ce n’était pas un discours de circonstance, au fond de moi j’y croyais.

A huit matches de la fin, en stage au Touquet, on s’était dit : nous pourrons le faire, si nous croyons pouvoir le faire. C’est ce qui a fait la différence. Il faut être congruent, il faut se persuader de ce qu’on dit. On s’est accroché à cette croyance qu’on est capable de le faire. Jusqu’au bout ça nous a accompagné. A Sochaux, il y avait un peu de rage dans le vestiaire et j’ai voulu remobiliser tout le monde. Dès le lendemain, je recherchais les statistiques des barrages. Je voulais donner encore des arguments à mes joueurs, dès le lundi au premier entraînement, pour leur donner les stats des barrages qui étaient favorables aux équipes de Ligue 2. J’étais dans mon rôle, je n’ai rien fait d’extraordinaire. Peut-être que c’était au bon moment. Parfois, le timing d’une intervention est important.

 

A quelques heures du début du championnat, êtes-vous satisfait de votre préparation, du recrutement ?

 

Je suis très satisfait du recrutement. Tous les joueurs qui sont là sont des joueurs que je connais, que j’ai suivis. Bien entendu, nous travaillons main dans la main avec Luis (De Sousa) et le président. La détermination du profil sportif et humain du joueur, c’est moi qui la fait. Après, des propositions me sont faites et je valide le côté sportif. Je suis très satisfait des arrivées de Mathieu Deplagne, d’Oswaldo Vizcarrondo, de Bryan Pelé, de François Bellugou, de Gabriel et de Saïf-Eddine Khaoui.

Quant à la préparation, elle se passe très très bien. On a très bien travaillé depuis le début, avec très peu de blessés au retour des vacances. Je pense que les joueurs ont été très professionnels dans leur dernière quinzaine de vacances. Ils sont arrivés prêts, affutés. Les matches de préparation étaient intéressants, même si on a ressenti la fatigue contre l’UNFP.  La dynamique était dans la continuité de la saison dernière et a permis aux nouveaux qui étaient presque tous là à la reprise, de s’intégrer. On a eu le sentiment de ne pas s’être vraiment arrêté. Mon groupe a de la joie, il y a un plaisir à être ensemble, à travailler ensemble, qui est beau à voir et à ressentir quand on est coach. C’est ce qui a facilité cette bonne préparation. On a conscience que cela peut s’arrêter dès les premières difficultés. Charge à nous de trouver les mots à ce moment-là pour garder cet état d’esprit, cette fusion affective et collective qui existe dans ce groupe et qui peut constituer une saison de Ligue 1 où on jouera le maintien. Jouer le maintien, cela veut dire accepter de peut-être perdre une bonne quinzaine de matches. Mais si on n’en perd que quinze, cela veut dire qu’on est maintenu, parce que le maintien c’est 11 victoires et 9 nuls, sur 38 matches. Cette force collective et affective qu’il y a dans ce groupe sera très importante dans les moments difficiles. La dynamique de notre fin de saison peut et doit être très utile pour pouvoir débuter convenablement notre championnat.

 

Regrettez-vous qu’il y ait de moins en moins d’entraîneurs français en Ligue 1 ? Treize seulement au départ de cette nouvelle saison et vous en faîtes partie. Qu’apportent, selon-vous, les entraîneurs étrangers au championnat de France ?

 

Il y a des entraîneurs étrangers qui ont une très grande légitimité. On a affaire à des coaches qui ont entraîné dans des grands clubs, qui ont parfois un palmarès impressionnant. Je trouve donc que c’est enrichissant pour les techniciens français de se confronter à des méthodologies parfois différentes des nôtres. C’est bien pour la richesse de la Ligue 1 et pour l’évolution de nos joueurs. Mais on peut toujours regretter que de bons techniciens français se retrouvent sans club.

Il y a parfois des choses que nos joueurs ont du mal à faire quand nous, entraîneurs français, on leur propose. Ils acceptent beaucoup plus de contraintes quand cela vient des entraîneurs étrangers. Si cela peut déjà permettre de nous faciliter la tâche sur certaines choses qu’on veut parfois imposer, que les joueurs trouvent contraignantes, comme des longues séances tactiques ou vidéo, un travail physique beaucoup plus poussé, tant mieux. Cela permet à tout le monde de progresser.

 

Que ressentez-vous au moment où vous vous apprêtez à vous mesurer à ces techniciens étrangers ?

 

C’est fantastique pour moi de penser aux gens à qui je vais serrer la main. La confrontation avec des gens de ce niveau-là ne peut que me faire progresser. Je vais essayer, en toute humilité, de tirer mon épingle du jeu avec mon équipe, en proposant des choses cohérentes pour les contrarier, les gêner. Il est évident que c’est très enrichissant de préparer les matches, d’observer le jeu de coaches de renom, en cherchant à comprendre ce qu’ils veulent mettre en place avec leur équipe, où ils veulent aller, avec ou sans le ballon. Comme me disait Jean-Claude Suaudeau, dans le sport de haut niveau, un entraîneur est un voleur d’idées, il doit être curieux. On a ses convictions et on prend un petit peu aux uns et aux autres, on est des buvards. Se confronter à un tel niveau à des entraîneurs de haute dimension, cela ne peut qu’être très intéressant et enrichissant.

 

Qu’attendez-vous de votre équipe cette saison, en dehors bien évidemment de l’objectif du maintien ?

 

En même temps, il faut que notre humilité ne nous fasse pas non plus nous inventer un monstre imaginaire, inatteignable contre nous. Nous devons être humbles, avec le respect de ce qu’ont fait les autres, tout en essayant de montrer que nous avons du potentiel, des qualités et qu’on peut rivaliser. Nous le savons, nous allons être la petite équipe du championnat, mais nous voulons être le petit qui embête les gros, ou en tout cas qui tire son épingle du jeu. Il ne faudra pas arriver complexés dans ce championnat. Humilité ne veut pas dire être complexé et penser que c’est impossible contre les grosses équipes. Il faut croire en nous, en étant lucide par rapport aux différences de moyens, aux potentialités… Mais on va essayer de compenser par une grande réflexion collective, par une équipe super bien organisée, avec des gens ambitieux dans l’équipe, qui vont montrer tout au long de l’année qu’ils méritent de s’installer dans ce championnat de Ligue 1. « On va se maintenir en Ligue 1, parce que nous croyons fortement que nous en sommes capables. »

Je ne vois pas pourquoi, avec tout le respect que je leur dois, on ne ferait pas la saison qu’a faite le SCO d’Angers lors de sa remontée dans l’élite. C’est un club que je connais très bien, et que j’ai cité en référence. C’est intéressant de voir comment ils s’y sont pris. Sur de telles bases, on a un championnat avec huit ou neuf équipes pour le maintien. Il ne faut pas se faire tout un monde de la Ligue 1, sinon cela voudrait dire qu’on ne croit pas du tout en nos capacités.

 

Pour la première fois dans ce championnat, il y aura trois entraîneurs portant le même nom : Garcia. Pour vous sera-ce un championnat dans le championnat ?

 

(sourire). Non car je ne peux pas rivaliser avec ces gens-là pour l’instant. L’Olympique de Marseille et l’AS St Etienne sont des gros clubs.

Pour dire à quel niveau mon équipe et moi-même nous nous situons, l’anecdote est que quand Oscar Garcia a été annoncé à l’AS St Etienne, un grand média a dit « un deuxième Garcia en Ligue 1 », c’est pour dire à quel point pour l’instant j’ai besoin de me faire un prénom.